Georges Leekens et ses fantômes

Par Dominique le 24 mars 2011

Le match de ce vendredi entre l’Autriche et la Belgique franchit largement le cadre du football. Cette rencontre fournit en effet au sélectionneur des Diables Rouges l’occasion de régler un compte avec son passé !


Georges Leekens, vous le savez peut-être, fut, il y a trente ans de cela, un joueur extrêmement moyen dont la chance fut d’appartenir à une équipe, celle du Club Brugeois, portée alors à bout de bras par des footballeurs qui suscitaient naturellement l’admiration. Aujourd’hui encore, certains évoquent avec des trémolos dans la voix les noms de Raoul Lambert, Birger Jensen, Paul Courant, Ulrich Le Fevre, Roger Van Gool, Julien Cools, voire René Vandereycken tandis qu’ils se remémorent cette période appartenant assurément à un autre temps. Cette formation, qui, pour mémoire, fut championne de Belgique trois années de suite (1976-1977-1978), remporta une Coupe de Belgique (1977) et se hissa à deux reprises en finale d’une Coupe d’Europe (la Coupe de l’Uefa en 1976, la Coupe des Clubs champions en 1978) était dirigée par un entraîneur d’exception : Ernst Happel.

Cet Autrichien, qui, selon l’expression consacrée, « souriait quand il se brûlait », considérait Georges Leekens comme un simple faire-valoir. Ce qui n’était pas mal vu. Les deux hommes avaient un seul point commun : leur poste, défenseur central, une place qu’Ernst Happel occupa au Rapid de Vienne et en sélection nationale d’Autriche avec, à la clé pour celle-ci, une demi-finale de Coupe du Monde, en 1954, chez le voisin suisse. Je n’ai pas souvenir que Georges Leekens ait atteint un tel niveau avec les Diables Rouges, si tant est qu’il en ait jamais revêtu le maillot. Ah, si ! Il l’a tout de même porté trois fois, entre 1975 et 1978…

Ernst Happel ne se fiait donc pas plus que ça à Georges Leekens. Lorsqu’il avait besoin d’un avis susceptible de l’aider à mettre en place sa tactique d’avant-match, l’Autrichien priait systématiquement le Limbourgeois de garder son opinion pour lui, l’invitant à aller faire un tour quand il entamait une discussion un peu plus pointue avec l’un ou l’autre de ses partenaires sur l’adversaire du jour. Le stratège en herbe (une Coupe de Belgique avec le Cercle Bruges en 1985 et un titre avec le Club Brugeois en 1990, c’est dire) n’avait guère l’oreille de son mentor. Doux euphémisme. Georges Leekens a-t-il souffert de ce dédain que lui témoignait Ernst Happel ? L’ego surdimensionné qui colle à la peau du prétendu sauveur de la nation belge a dû effectivement en prendre un coup. Clausewitz versus Général Tapioca en quelque sorte. J’ignore ce que l’Autrichien, décédé en 1992 d’un cancer, aurait pu penser de la nomination de Georges Leekens à la tête des Diables Rouges. Toutefois, je devine ce qu’il lui aurait suggéré s’il était venu à l’élève l’idée de demander un conseil au maître afin de régler les problèmes de fin de rencontre douloureuse que la sélection belge a tendance à accumuler depuis quelque temps : « Resserre ta garde, sinon serre les fesses en espérant que l’orage passe. »

Ce vendredi, à Vienne, c’est la première option qui sera retenue. Bâtir un commando pour gagner, fût-ce « gagner laid ». Et espérer que Simon Mignolet, le remplaçant de Silvio Proto, confirme tout le bien qu’on pense de lui du côté de Sunderland et de la « Premier League ». Et éviter que le vent tourne, comme ce fut le cas le 12 octobre au Heysel face à cette même formation d’Autriche, puis plus près de nous, contre la Finlande, le 9 février à Gand, ou, dans une moindre mesure, à Istanbul, devant la Turquie, le 7 septembre dernier. Et comprendre à nouveau que seule une équipe à la défense hors norme est susceptible d’exister à ce niveau. Et prier pour ceux qui aspirent à se conduire en « patrons », comme ils le font dans leur club respectif, tiennent fermement la barre et le sextant afin que cette promenade en barque effectuée jusqu’à présent sur l’amer déchaîné trouve enfin sa vitesse de croisière sur des eaux plus calmes.

Bref ! Oui ! Il faut gagner à Vienne. D’autant que la Belgique a déjà épuisé tous ses jokers. La position qu’elle occupe dans ce groupe A l’atteste. Cependant, ce n’est pas tout de s’imposer en Autriche. Il faudra également battre mardi l’Azerbaïdjan à Bruxelles. Et la Turquie le 3 juin. Il n’y a pas à sortir de là. Ce n’est pas trop tard. Mais il est plus que temps. Hors de question cette fois de caler en rase campagne pour, ensuite, multiplier les mea culpa, comme ceux qui ont été répétés en boucle après les récents accidents industriels de l’automne et de l’hiver. Sans parler de la bourde commise par Daniel Van Buyten contre l’Allemagne. Fini tout ça ! Et pour de bon. Et puis, Diables, si vous ne le faites pas pour vous, pour nous, faites-le au moins pour Georges Leekens : symboliquement. Imaginez plutôt ce que représenterait pour votre coach un succès acquis dans un stade qui porte désormais le nom de celui qui le prenait pour un « vulgaire pedzouille », juste bon à éclairer aux chandelles le jeu du Club Brugeois alors que lui, Ernst Happel, était considéré, à raison d’ailleurs, comme un vrai passeur de lumière. Diable ! Imaginez plutôt ! La revanche du laborieux sur l’orfèvre…

Dominique     

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