L'Angleterre, paradis artificiel

Par Dominique le 15 août 2011

Les stades de football réservés aux plus riches, les rues saccagées par les plus démunis : l’Angleterre entretient une bien curieuse relation avec un sport soi-disant populaire !


Ces temps-ci, les pauvres défraient la chronique. Les images, effrayantes, qui nous sont parvenues d’Angleterre la semaine dernière reflètent le mal-être et l’inquiétude d’une frange de la population de plus en plus livrée à elle-même. L’Etat offre moins d’emplois, moins de perspectives aux jeunes, moins d’assistance aux défavorisés. Le cocktail est explosif. La marmite n’y a pas résisté. Son couvercle a sauté. Les mœurs des racailles de banlieue firent le reste, offrant un spectacle inadmissible, dont les scènes de pillages, de saccages sans scrupules et de violence devinrent le clou, aux informations du soir, entre la poire et le fromage. Alors, la bonne conscience populaire s’indigna. Ses tenants éructèrent, avalèrent de travers, s’étouffèrent, le temps qu’un autre reportage venu d’ailleurs soit diffusé sur l’écran HD familial, ce même écran qui, outre Manche, s’arrachait – au sens propre – des magasins. L’Angleterre accaparait nos esprits. D’autant qu’on suggérait de reporter la première journée du championnat. On craignait d’en perdre le fil. Vous parlez d’une mesure extrême. Imaginez-vous ? L’urgence sonnait vraiment à la porte. L’impuissance des autorités accentuait le malaise d’une opinion publique traumatisée. Pas question, dans ces conditions, de jouer au football ! La compétition la plus riche de la planète annulée en raison d’une émeute sociale. La dénonciation des conditions de vie des plus vulnérables se juxtaposant à la circulation de capitaux énormes pour ce qui n’est somme toute jamais qu’une distraction. Placements juteux battus en brèche par fins de mois difficiles. Outrancièrement ironique. Subliment paradoxal. Ces jours-là, on eut affaire à un curieux mélange de Woody Allen et de téléréalité, où le moins-disant salarial tenta de se faire entendre par tous les moyens, et même les plus répréhensibles. La dimension nihiliste des révoltés de Londres, Gillingham, Liverpool, Bristol et Birmingham, détruisant méthodiquement ce qui constituait jusqu’à présent leur cadre de vie, est très révélatrice des contradictions dans lesquelles se débat l’Angleterre, capable de dépenser des milliards pour organiser une épreuve sportive majeure – les J.O. de 2012 –, tout en affichant son incompétence à « désensauvager » les relations sociales qui l’identifient et l’unissent. Surprenant ? Dans l’esprit anglo-saxon, le sport est un business comme un autre. Pas question d’en contrarier le cours. « Business as usual », comme on dit là-bas. Ce qui signifie que le championnat s’est déroulé normalement ce week-end ? A peu près. Seule la rencontre entre Tottenham et Everton, censée avoir lieu dans un coin plutôt exposé de la capitale, a été mise au frigo. Les autres matches ? Aucun problème. Souci louable de faire oublier au plus grand nombre les pénibles moments qu’il a vécus en lui procurant, à défaut de pain, des jeux ? C’est une façon de voir. Une autre consiste à prétendre qu’une compétition qui génère chaque année 2 milliards 500 millions d’euros en terme de rentrées financières (quasiment dix fois plus que le championnat belge) ; où la masse salariale des dix clubs qui paient le mieux frôle 1 milliard 200 millions d’euros (quasiment septante fois celle du Sporting d’Anderlecht) ; où chaque rencontre à domicile de Manchester United laisse dans les caisses du tenant du titre la coquette somme de 123 millions d’euros ; où l’ensemble des commissions reversées aux agents de joueurs dans le cadre d’opérations de transferts se montait l’an dernier à 100 millions d’euros ; sans oublier les droits télévisés, les budgets des clubs proprement dits, j’en passe et des meilleurs… Dès lors, compte tenu de ce que le football en Angleterre représente – un tabou, une identité – et ce qu’il rapporte – des montants colossaux –, auriez-vous cru une seule seconde que les débordements de quelques sauvageons pouvaient inciter l’ensemble d’un pays à préférer massivement la canne à pêche au stade ? Vous l’avez cru ? Et pour cause : ces garnements n’avaient-ils pas porté à l’incandescence les contradictions d’une société où les différences de traitement(s) résonnent comme un aveu ? Vous l’avez donc cru ? Eh bien, il ne fallait pas ! « Business as usual » ? Cause toujours, tu m’intéresses s’énonce comme ça, en anglais. Aujourd’hui sur le ton du cynisme. Et demain ? Sur le mode du reproche ? Comme si des idoles pouvaient dissimuler tout le reste. Les apparences demeurent trompeuses. Et les paradis sont souvent artificiels…    

Dominique

P.S. La semaine dernière (voir mon blog du 8 août), j’avais évoqué les débordements dont Jacky Mathijssen s’était rendu coupable à deux reprises avec le Beerschot lors des matches de préparation de son équipe. J’avais stigmatisé le comportement de l’entraîneur anversois envers le corps arbitral. La sanction est tombée. Inédite en Belgique, elle a valeur d’exemple : Jacky Mathijssen a écopé de trois journées d’interdiction de stade, dont une avec sursis. Nous y sommes enfin : l’épée tranchante a remplacé le sabre de bois…

 

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