La marmite du diable

Par Dominique le 19 décembre 2011

Chose promise. Je vous avais dit que je reparlerais du dopage. En route, donc, vers les horizons flous de l’inavouable, là où les buts marqués tiennent parfois lieu d’épitaphe, là où certaines questions demeurent désespérément sans réponse. Tiens, celle-ci par exemple : pourquoi la Fifa passe-t-elle pour la fédération internationale la plus laxiste en terme de lutte anti-doping ?


Dans une parution assez récente – celle du 14 décembre –, j’avais choisi d’aborder un sujet dont l’évocation fout des boutons à pas mal de monde : le dopage. Si j’en juge par les réactions qui me sont parvenues, plusieurs d’entre vous ont considéré bénéfique cette piqûre de rappel – si j’ose dire – qui consistait à préciser que, contrairement aux propos politiquement corrects du plus grand nombre, tous, eh bien non !, ne marchent pas forcément à l’eau claire. Je vous avais ainsi raconté qu’un jour, un ancien joueur belge, international de surcroît, m’avait confié que lui et ses partenaires usaient parfois de substances illicites pour gagner des matches importants. Là, je devine votre question. J’y réponds volontiers : jamais, bien sûr, aucun ne s’est fait gauler. Dame ! On l’aurait su. Je perçois maintenant dans votre regard une lueur d’intérêt que vous avez du mal à dissimuler. Je vous sens la truffe chaude, prêt à explorer la plus petite piste susceptible de vous permettre de découvrir l’identité du bavard. Ingénu dans l’âme, vous n’en réprimez pas moins un sanglot vomitif déclenché par l’audace d’une telle confidence – au fond, toute vérité est-elle bonne à révéler ? – tandis que le côté voyeur de votre personnalité reprend aussitôt le dessus sur votre fausse pudeur de trader vieillissant. Stop ! Je m’arrête : à ce moment, mon ego se met à m’engueuler. Quand je lui lis cette dernière phrase, il me demande, auscultant nerveusement mes bras afin d’y trouver l’une ou l’autre trace suspecte, si je n’ai pas abusé du roulage de pet’. Je l’assure que ça va. Il n’est pas convaincu. Je lui certifie que ce n’est pas parce que je suis en train de raviver divers souvenirs, a priori inavouables, de troisièmes mi-temps bien arrosées que la coke m’a pour autant carbonisé le cerveau. Mes idées sont tout à fait claires. D’ailleurs, je ne comprends pas ses soupçons. Il me connaît. Il sait que je ne me shoote en semaine qu’à la Badoit et à la fraise tagada de chez Haribo. Bon ! Le week-end, c’est différent : je m’offre un petit extra avec le poulet bio au fenouil que ma jeune épouse me prépare. Mais à part ça... Les propos que je tiens ici ne sont pas sous ecsta. Dès lors, cette abstinence assumée doit-elle faire de moi un expert en langue de bois ? Au contraire ! Justement, c’est parce que j’ai les idées claires – désolé si je me répète – que je ne trébuche pas sur les mots, que mon style est parfait et, surtout, oui surtout, c’est parce que je ne dévale pas carrément les marches du consensus mou et de l’info banalisée à outrance que je peux m’autoriser à lancer en pleine figure des naïfs en tout genre, des pisse-froid de tout acabit et des hypocrites de tout poil que si certains deviennent des cracks, c’est précisément parce qu’ils ne se gênent pas pour se mettre de la substance homonyme plein la tronche. L’autre jour encore, je vous dévoilais l’histoire de ces footballeurs algériens persuadés que la naissance de leurs gosses, tous handicapés, avait quelque chose à voir avec ces produits qu’ils avaient dû avaler au cours de leur carrière. Dans son édition de ce week-end, « Le Monde » consacre une double page au drame vécu par ceux qui ont, selon leurs propres termes, « servi de rats de laboratoire ». Les sanglots rétroactifs de ces perce-cœur haschichés laissent entrevoir une réalité où, vous vous en doutez, la dope va me servir d’encre. Toujours dans cet article du « Monde », cette statistique, effarante : « 11% des footballeurs (algériens) qui ont participé aux Coupes du Monde de 1982 et 1986 ont des enfants malades, c’est une véritable pandémie. » Le reste du reportage ? A l’avenant. Un réquisitoire au lance-flamme, implacable, violent, cruel mais, aussi, profondément humain. De ce texte brûlot, personne ne sort indemne : ni ceux qui le lisent, ni ceux qui ont initié cet infâme bricolage médicamenteux, ni ceux qui, consciemment ou non, en furent les victimes. Dans le but d’étayer mon propos, je fouille mes archives. J’y découvre une ancienne photo. Elle montre Ronaldinho posant affectueusement la main droite sur le visage d’un type cloué dans un fauteuil roulant. Emu, Franco Baresi assiste à la scène. « Intouchable » avant François Cluzet, Stefano Borgonovo a évolué au plus haut niveau avec le Milan AC. Souffrant de Sclérose Latérale Amyotrophique, une affection dégénérative qui emporta le Lierrois Roger Dierickx en 1990, le Liégeois Claude Bissot en 1996 et l’ex-capitaine du Club Brugeois Fons Bastijns en 2008, cet ancien attaquant perdit un premier combat en tant que joueur : celui qui l’opposa à Marco van Basten, icône indéboulonnable à San Siro où Stefano Borgonovo espérait pourtant percer. De quoi aurait-il été capable pour assouvir cette ambition ? Aujourd’hui, Stefano Borgonovo mène une guerre implacable contre une sale maladie. Je n’évoque pas son cas par hasard. Sur base d’une enquête diligentée en Italie auprès de vingt-quatre mille joueurs, il ressort que ceux-ci auraient sept (!) fois plus de chance d’attraper la S.L.A. que vous et moi. En cause ? Les chocs occasionnés lors des contacts, le fait de respirer des tas de substances toxiques, pesticides ou autres, servant à l’entretien des pelouse ou, plus prosaïquement, l’utilisation de produits dopants. Personnellement, j’aurais tendance à me laisser convaincre par cette dernière explication. Sans basculer dans le « tous pourris car tous camés, CQFD », ni, comme l’a fait Yannick Noah avec l’Espagne (« Le Monde » - 19 novembre), m’acharner sur un pays, en l’occurrence l’Italie, je m’empresserai toutefois d’indiquer que ce n’est pas moi qui ait intenté un procès à la Juventus Turin – cures d’EPO entre 1994 et 1998 –, pas plus que je n’ai fait circuler une vidéo montrant Fabio Cannavaro en train de s’injecter du Neoton (créatine) par intraveineuse la veille d’une finale de Coupe de l’Uefa. En ce qui me concerne, je me rappelle toutefois avoir assisté à une demi-finale de Coupe des Coupes entre un club belge et une équipe du Calcio, où il semblait très clair que les joueurs de celle-ci avaient inhalé autre chose que des grains de poussière avant de monter sur le terrain. Dès 1958, il apparaît que 27% des footballeurs italiens consomment des amphétamines, 62% des stimulants pour la respiration et le cœur, et 68% des hormones et des anabolisants. Déjà ? Eh oui ! Et nous ne sommes qu’en 1958, à une époque où le calendrier des matches était moins chargé – sans mauvais jeu de mots – qu’il ne l’est désormais. Dans ces conditions, qui oserait nous faire gober aujourd’hui que des types siphonnent uniquement des bidons d’eau de source pour disputer deux, voire trois rencontres de haut niveau en une semaine ? Or, avec 25.000 contrôles effectués en 2009, la Fifa passait proportionnellement pour la fédération internationale la plus laxiste en terme de lutte anti-dopage. De surcroît, elle demeura longtemps la plus réticente à adopter le code mondial anti-doping imposé par l’AMA, ne sautant le pas qu’en juin 2006. Entre le nombre de contrôles opérés et les cas avérés, le football possède le taux le plus bas de tricheurs. La Coupe du Monde, épreuve-phare par excellence, vitrine incontestable du ballon rond, serait, quant à elle, épargnée par ce fléau qui contamine tous les autres sports collectifs. Bizarre, vous avez dit : bizarre ? Et comment ! Le dernier footballeur à s’être fait attraper la main dans la trousse à pharmacie se nomme Diego Maradona, chopé positif à l’éphédrine en 1994, pendant le Mondial américain. Celui qui s’est déroulé il y a un peu plus d’un an en Afrique du Sud a fait l’objet de 512 tests, effectués entre la mi-avril et le 11 juillet, jour de la finale. Et vous savez quoi ? Pas la moindre molécule prohibée détectée ! Vous y croyez, vous ? Pas moi…

Dominique

P.S. : J’ai, en son temps, servi de « nègre » à Jacques Borlée (il faut bien manger, non ?), dans le cadre d’un ouvrage paru en 2009. J’avais intitulé le chapitre consacré au dopage : « La marmite du diable ». Tandis que Jacques Borlée est toujours persuadé aujourd’hui que c’est lui qui avait songé à ce titre et rédigé le texte qui en découlait, je profite de l’occasion pour lui assurer, outre ma sympathie, tout le contraire, tout en réutilisant mon expression que je continue de trouver assez bien choisie. En citant ma source, bien sûr : « Jacques Borlée, sa passion, son cri, sa colère, sa méthode » - Editions Magnad.               

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